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Bédié défie encore Ouattara : pas d’autre solution qu’un véritable « dialogue national »

Dans un message solennel à la Nation, l’ancien Président ivoirien propose – au nom de toute l’opposition – l’ouverture d’un « dialogue national » au Président sortant Alassane Ouattara, dont il conteste toujours la légitimité. Car il ne peut être le garant d’une Constitution qu’il a ouvertement violée ! La Côte d’Ivoire entre dans une zone de fortes turbulences.

Par Bruno Fanucchi

Henri Konan Bédié a beau avoir 86 ans révolus, il garde la tête parfaitement sur les épaules. Prenant de vitesse le Président sortant Alassane Ouattara et lui coupant l’herbe sous le pied à la veille de son discours d’investiture le 14 décembre prochain, l’ex-Chef de l’Etat ivoirien vient de s’adresser à la Nation dans une intervention de 30 minutes (que l’on pouvait suivre mercredi soir 9 décembre sur RFI ou sur la TV en ligne du PDCI) que les observateurs s’accordent à qualifier d’ « historique ». Un véritable discours d’homme d’Etat, soucieux de rétablir la paix civile et l’Etat de droit.

En lui grillant ainsi habilement la politesse, le « Sphinx de Daoukro » lui montre courageusement une nouvelle fois l’exemple et la voie à suivre, en l’invitant à dépasser les clivages politiques pour sauvegarder l’unité nationale « par amour de la Patrie ».

Prenant de la hauteur au lendemain des « moments douloureux » que la Côte d’Ivoire vient de vivre ces derniers mois et ces dernières semaines, « où le sang a encore coulé », l’ancien Président ivoirien a proposé avec solennité – au nom de toute l’opposition –  l’ouverture  d’un véritable « dialogue national » au Président sortant qui cherche toujours « coûte que coûte » à s’accrocher au pouvoir.

Dénonçant une nouvelle fois « la parodie de démocratie » et « le simulacre d’élections du chef de l’Etat en exercice pour installer une dictature en Côte d’Ivoire au profit de son clan », HKB tend une nouvelle fois la main au pouvoir en place pour trouver une issue pacifique à la très grave crise politique que connaît le pays. Tant il est vrai que la « Paix des braves » ne peut se conclure qu’entre adversaires, voire ennemis, politiques qui acceptent de laisser les armes au vestiaire et de s’asseoir autour de la même table pour se parler d’homme à homme.

C’est dans cette logique qu’il avait accepté de rencontrer le 11 novembre dernier Alassane Dramane Ouattara (ADO) à l’Hôtel du Golfe, où ils vécurent ensemble, reclus et côte-à-côte les longues semaines de « guerre civile » ravageant le pays de décembre 2010 à avril 2011, pour briser la glace et tenter de renouer un dialogue direct. Cette rencontre très médiatique en tête-à-tête avait soulevé beaucoup d’espoirs, mais resta sans lendemain car elle ne fut suivie d’aucun geste réel d’ouverture et d’apaisement, d’aucun acte politique fort pour mettre fin aux violences et aux détentions arbitraires.

Devant l’inflexibilité d’ADO, ne voulant céder sur rien, HKB a donc pris avec sagesse le 20 novembre la responsabilité de suspendre ce processus de négociations en tête-à-tête qui ne menait à rien et aller droit dans le mur. « En accord avec toute l’opposition », il propose aujourd’hui urgemment « l’organisation d’un dialogue national en lieu et place du tête-à-tête Bédié-Ouattara » et précise que « ce nouveau cadre de dialogue, qui verra la participation de toutes les forces vives de la Nation et qui sera encadré sur le territoire ivoirien par les organisations internationales crédibles (…) remplace évidemment le Conseil National de Transition que l’oppositron ivoirienne avait initialement proposé».

Libération de tous les prisonniers

politiques et retour des exilés

Prenant le communauté internationale à témoin, il repose publiquement des conditions claires et simples pour l’ouverture de ce dialogue national le plus tôt possible :

1/ Libération de tous les prisonniers politiques, jetés en prison sans même que la levée de l’ immunité parlementaire des députés incarcérés ne soit levée.

C’est le cas, entre autres, de l’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan, président du FPI (Front populaire ivoirien) député, président de la région du Moronou et candidat à l’élection présidentielle du 31 octobre, même s’il avait décidé d’en « boycotter le scrutin ».

C’est le cas également d’Alain Lobognon, ancien ministre, proche de Guillaume Soro, et député  de GPS (Générations et Peuples Solidaires) arbitrairement emprisonné depuis le 23 décembre dernier, il y aura bientôt un an, sous l’accusation fantaisiste et fallacieuse de préparation d’un « coup d’Etat ».

2/ Levée de toutes les charges dont ils sont arbitrairement et abusivement accusés, sous prétexte d’atteinte à la sécurité de l’Etat, et levée du siège des résidences des principaux leaders de l’opposition, assiégées par la Garde présidentielle et des milices supplétives comme de vulgaires malfaiteurs forcenés, alors que nombre d’entre eux sont des élus de la Nation ou d’anciens ministres de la République comme Albert Mabri Toikeusse. Ancien ministre, député à l’Assemblée nationale et Président de la région du Tonkpi, ce dernier – Président de l’UDPCI  (Union pour la Démocratie et la Paix en Côte d’Ivoire)- renouvelle dans un communiqué son « soutien au Président Henri Konan Bédié et l’encourage, à l’instar de Felix Houphouët-Boigny, de toujours donner une chance à la Paix ».

3/ Retour de tous les «exilés » politiques, bannis du pays depuis de longues années comme l’ancien président Laurent Gbabgo ou son ancien ministre Charles Blé Goudé, pourtant acquittés en première instance par la CPI (Cour pénale internationale) de La Haye depuis février 2019, ou pourchassés plus récemment comme Guillaume Soro, ancien Premier ministre et ancien Président de l’Assemblée nationale. Pour les plus connus, car la liste est – hélas – beaucoup plus longue.

Autant de conditions qui n’ont pas changé et dont HKB fait aujourd’hui encore des points non négociables avant l’ouverture d’un véritable « dialogue national » sincère et inclusif, qu’il appelle de ses vœux, avec le Président Ouattara, puisqu’aucunes de ces revendications légitimes pour apaiser les tensions, et arriver enfin à créer les conditions d’une réelle « réconciliation nationale », n’ont été satisfaites à ce jour.

Cherchant à gagner du temps, pour mettre tous les Ivoiriens, comme l’ensemble de ses pairs africains et la communauté internationale, devant le fait accompli, Ouattara reste dans le déni et prépare sa cérémonie d’investiture et de prestation de serment fixée à lundi prochain 14 décembre, comme si de rien n’était. Le programme détaillé vient d’ailleurs d’en être rendu public et il est complètement déconnecté des réalités et de la situation politique que connaît le pays.

L’investiture de Ouattara risque

de se transformer en « forfaiture »

A la veille de cette échéance importante pour le pays, la balle est donc dans le camp du Président Ouattara, si je peux me permettre cette métaphore quelque peu déplacée après le lourd bilan d’une centaine de morts et de plus de 200 blessés graves, parfois par balle, qu’a connu le pays depuis l’annonce le 6 août dernier de son intention de briguer un 3ème mandat en violation de la Constitution. De trop nombreuses victimes auxquelles le Président Bédié a d’ailleurs rendu un vibrant hommage car tous ces jeunes et ces femmes ont bien souvent été « sauvagement abattus ou torturés par des milices armées soutenues par certains élements des forces de l’ordre à la solde du pouvoir ».

Les choses sont clairement dites et les atrocités dénoncées car ces « martyrs de la démocratie » ne peuvent être oubliés alors que le pouvoir s’évertue depuis plusieurs semaines à inverser les rôles en mettant ces victimes innocentes sur le dos des responsables de l’opposition et des appels à la « désobéissance civile » qui est, par définition, une démarche pacifique.

Le Président devrait y réfléchir à deux fois avant de se faire investire. Car si aucune mesure n’était prise, si aucun acte n’était posé d’ici le 14 décembre, et que Ouattara s’entêtait à perséverer dans l’erreur, il ouvrirait toute grande la boite de Pandore et une très dangereuse période de non droit en Côte d’Ivoire. Car si l’erreur est humaine, persévérer dans l’erreur est diabolique !

Comment un Président de la République, qui est par définition le garant de la Constitution, peut-il prêter serment devant Dieu et sur la Constitution qu’il vient de violer impunément ?

Cette cérémonie d’investiture serait plus qu’une imposture et se transformerait en « forfaiture » et son auteur se rendrait coupable et serait passible  – au regard du droit ivoirien – du « crime de haute trahison ».

Les plus hautes autorités politiques ivoiriennes, comme les chancelleries africaines et occidentales, doivent en être bien conscientes avant qu’il ne soit trop tard : si Ouattara (poussé, flatté et aveuglé par son entourage) venait à franchir le Rubicon, la Côte d’Ivoire aura bientôt perdu toutes les caractéristiques et règles élémentaires d’un Etat de droit.

Et, comme le souligne la sagesse populaire, « quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limite ». Une chape de plomb risque de s’abattre sur la Côte d’Ivoire où un pouvoir illégitme et anti-constitutionnel fera régner l’arbitraire et réduira comme peau de chagrin les libertés publiques. Cela s’appelle une dictature.

D’où l’ultime mise en garde lancée par le président Bédié au nom de toute l’opposition ivoirienne : « Le peuple de Côte d’Ivoire a clairement désavoué Monsieur Alassane Ouattara devant la communauté nationale et internationale avec le choix du Non à son projet de 3ème mandat anti-constitutionnel. Il doit donc en tirer toutes les conséquences et en déduire, malgré tous les actes anticonstitutionnels qui sont posés actuellement, qu’il n’est pas légitimement le Président de la République ».

Si Ouattara persistait à vouloir passer en force et à s’« auto-proclamer » le 14 décembre Président « en violation flagrante de la Constitution », le Président Bédié appelle tous ses compatriotes à amplifier le mouvement de « désobéissance civile » et à organiser ces jours-ci de grandes « marches pacifiques » pour dénoncer cet acte de « forfaiture » !

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