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« Face à la crise du tourisme, ne restons pas les bras croisés ! »

A la tête depuis 2014 du King Fahd Palace de Dakar (situé à la pointe des Almadies), après avoir dirigé pendant 7 ans l’hôtel Terrou-Bi sur la Corniche, Pierre Mbow tient bon le cap en cette période d’épidémie. « Il faut réinventer notre avenir », nous confie-t-il en nous livrant de nombreuses pistes pour relancer le tourisme et la destination Sénégal, dès l’après-Covid.

L’industrie hôtelière est l’une des plus touchées par l’actuelle pandémie de Coronavirus. Comment y fait-on face à la tête d’un grand hôtel de Dakar ?
Pierre Mbow : Notre secteur d’activité est effectivement très impacté car nous sommes tributaires des vols commerciaux, qui se font rares. Ensuite, le protocole sanitaire qui a été mis en place dans divers pays, comme au Sénégal, n’encourage pas les gens à venir. Aujourd’hui, nous sommes obligés de réinventer notre quotidien, et aussi notre futur. Je vous donne un exemple : le King Fahd Palace, c’est 388 chambres, dont 25 suites présidentielles pour accueillir nos hôtes de marque (comme actuellement le Président de la transition malienne Bah N’Daw) et 44 suites Junior.
Aujourd’hui, nous avons un taux d’occupation qui oscille entre 12 et 20%. C’est catastrophique ! Nous faisons au maximum 120 millions de chiffre d’affaires, là où nous faisions à peu près 1,3 milliard de francs CFA de chiffre d’affaires mensuel. Et le King Fahd Palace, ce n’est pas seulement ses chambres et ses suites, c’est aussi 65 bureaux et salles de réunion, dont seulement 5 salles sont exceptionnellement occupées actuellement. Et, à partir de la semaine prochaine, plus aucune.
Quand j’ai dit qu’il fallait qu’on réinvente notre quotidien et notre futur, imaginez bien que nous avons reçu énormément d’annulations. Et pour certaines réunions, les gens ont dû les traiter en visioconférence. C’est très grave pour nous. Les visioconférences, ça tue le métier : les gens n’ont plus à payer les billets d’avion, ni les séjours. Ils rassemblent les gens dans des bureaux et les échanges se font au détriment du business dit « corporate ».

Concrètement, combien de personnel avez-vous dû mettre en chômage technique ?
Nous avons été obligés de mettre une bonne partie du personnel en chômage technique : c’est le cas actuellement de179 personnes. Nous faisons le point tous les trois mois. Le prochain sera fait en décembre, pour évaluer la situation. Vous ne pouvez pas avoir 60 clients et 310 employés pour les servir. Nous avons 310 employés permanents et nous recrutons du personnel journalier lorsqu’il y a un surcroit d’activité : quand toutes les salles sont occupées ou quand on dépasse les 80% d’occupation des chambres et des suites.

Comment le King Fahd réussit-il cependant l’exploit de rester ouvert ?
On reste ouvert, et cela nous coûte très cher. Il faut bien des hôtels pour accueillir ceux qui ont la chance de pouvoir voyager. Mais c’est pour nous une perte sèche. Le King Fahd Palace, par exemple, c’est 46.000 ampoules ! Nous avons donc beaucoup de difficultés à couvrir nos charges, qu’elles soient de type énergie, sécurité… L’hôtel est là. Il faut assurer la sécurité, il faut transporter le personnel, il faut payer les fournisseurs.

« C’est le protocole du Professeur Raoult qui est appliqué ici avec succès »

Avez-vous quelques espoirs que les choses s’arrangent en 2021 ?
Les choses s’arrangeront lorsque l’on trouvera un vaccin. C’est une évidence. Si on trouve un vaccin qui est fiable, ou que la pandémie disparait, là on pourra espérer. Il faut impérativement qu’un vaccin soit trouvé, pour que les gens soient rassurés de venir, ou que la pandémie s’estompe.

Face à l’épidémie, le Sénégal a pris des mesures d’urgence bien avant d’autres pays… Est-ce que tout ce qui est nécessaire a été fait ?
Force est de reconnaître que les autorités sénégalaises ont eu à prendre le taureau par les cornes. Il y a eu notamment un couvre-feu qui a été imposé et respecté. Mais d’autres dispositions ont été prises : mise en place de protocoles sanitaires dans les aéroports, fermeture des frontières, réciprocité avec certains pays qui interdisaient aux Sénégalais l’entrée sur leur territoire, comme la France par exemple. Ces pays étaient plus impactés que nous. Aujourd’hui, on le voit : ça diminue ici, je ne sais pas par quel miracle. Certainement le virus ne doit pas aimer la chaleur, le soleil de Dakar a aussi dû nous aider. Les chiffres de personnes contaminées diminuent de jour en jour : hier il n’y a eu que 9 nouveaux cas, au lieu de 100 ou 110 à une certaine période.

Les recherches, notamment de l’Institut Pasteur de Dakar, vont bon train et vous donnent espoir ?
Au Sénégal, c’est le protocole du Dr Didier Raoult qui est appliqué avec succès. Peut-être que beaucoup de Sénégalais étaient déjà immunisés car ici, dès l’enfance, nous prenons chaque semaine de la chloroquine contre le paludisme. Le Professeur Raoult est né au Sénégal et y revient chaque année. Très contesté en France, où il a aujourd’hui bien des soucis, nous apprécions son travail et lui disons toute notre reconnaissance.

Dans l’hôtellerie, vos concurrents connaissent-ils la même situation que vous ?
Oui, nos concurrents sont aussi impactés que nous. Le Sénégal a l’habitude d’accueillir des conférences internationales. Mais là, il y a une conférence sur la paix qui se passe à Paris alors que le Forum pour la Paix et la Sécurité en Afrique se passait chaque année ici au King Fahd Palace. Les exemples comme cela sont nombreux. Il ne faut pas qu’on reste les bras croisés.

« Que le rallye Paris-Dakar revienne au Sénégal »

Et vous avez de nombreuses idées pour relancer le tourisme ?
Il ne faut pas qu’on reste les bras croisés. Il faut que, dans un futur proche, on fasse parler du Sénégal, mais en bien. Le Sénégal a perdu des événements très importants qui remplissaient tous les hôtels. Un exemple : le rallye « Paris-Dakar », qui porte toujours le nom de Dakar alors qu’il se déroule en Amérique Latine ! Les autorités compétentes devraient les voir. J’ai discuté avec certains d’entre eux, qui n’ont pas fermé la porte. Je suis en contact avec un des fondateurs du Dakar, Jérôme Lemaire, qui est au Maroc.
Son rêve serait que ce rallye revienne au Sénégal. Il faut les rassurer et trouver un compromis avec eux pour que cette belle course, formidable opération de promotion pour le Sénégal, revienne au Sénégal. Un autre exemple : le Sénégal a eu à accueillir la course St-Nazaire/Dakar (qui s’appelait à l’origine « La Baule-Dakar ») où les « Formule 1 des mers » venaient se mettre dans la baie de Gorée. Plus d’une vingtaine de bateaux qui sont en train de faire le Vendée Globe en ce moment venaient au Sénégal, mais ne viennent plus. Il faut aussi aller les voir.
Encore un exemple : il faut réhabiliter le lac Rose. Aujourd’hui, quand on y va, c’est des montagnes de sel. Une exploitation industrielle du sel. Il faut y mettre fin, car des millions de personnes sont venues au Sénégal pour visiter le lac Rose, et celui-ci est maintenant en train de disparaître. Il fait partie du patrimoine du Sénégal.

Le Sénégal se doit donc d’innover ?
C’est exact. Il faudrait qu’on sorte de notre quotidien et qu’on invente des choses. Pendant la saison sèche Dakar a besoin d’avoir un excellent marathon international. C’est un travail de longue haleine. Et ce n’est pas tout. Nous avons un circuit automobile qui n’est pas exploité. Il faudrait le faire homologuer. Je sais que Jean Todt est venu ici quand j’étais directeur d’un autre établissement. Il est allé voir ce circuit. Ce circuit, il faut l’animer, et pas seulement avec des locaux. Il faut faire venir des gens d’horizons divers.
On peut organiser quelque chose au niveau de l’Afrique, mais aussi ouvrir la compétition aux Occidentaux. Un dernier exemple : la traversée Dakar-Gorée : c’est magnifique. Il faudrait donc l’internationaliser. Il faut prendre un agenda et cocher dessus: mois de janvier marathon de Dakar, février La Baule/Dakar, etc … A chaque mois, un évènement. On doit pouvoir le faire avec le ministère de tutelle et l’Agence sénégalaise de promotion du Tourisme (ASPT). Tout cela, c’est bien sûr après le Covid, mais ne perdons pas de temps. Il ne faudra pas refaire 100% de ce qu’on faisait, mais il nous faudra innover.

Le Sénégal ne doit-il pas s’adapter au tourisme de découverte ?
Nous avons des endroits extraordinaires à faire découvrir. Il faudrait que l’Etat investisse dans parc de Niokolo-Koba. Trouver des animaux en liberté, sans frontière, je trouve que ce parc, comme le parc ornithologique du Djoudj sur le fleuve Sénégal, devrait être pris en charge par l’Etat. Sur les traces du « Bou El Mogdad », ce bateau mythique, et de sa superbe croisière remontant le fleuve Sénégal en faisant la route des comptoirs de Saint Louis à Podor, nous pourrions imaginer un jour d’autres bateaux pour satisfaire les amateurs de croisière partant à la découverte des richesses du pays profond. Autre endroit magnifique à faire découvrir : les îles du Saloum. Avant, les gens qui venaient au Sénégal allaient au Club Med. Ils ne voyaient que le trajet aéroport-Club Med et ils y restaient. Aujourd’hui, c’est le tourisme de découverte. Les gens veulent découvrir autre chose. Ils ont besoin de voir et de vivre autre chose.

Ne faut-il pas aussi améliorer l’offre aérienne ?
Les billets d’avion sont, en effet, trop chers. Il y a des destinations concurrentes du Sénégal qui sont subventionnées. Il faut voir avec les compagnies aériennes ce que l’on peut faire pour améliorer l’offre. Relancée en peu de temps par le Français Philippe Bohn, à la demande du Président Macky Sall, notre compagnie nationale Air Sénégal se porte mal actuellement, comme 80% des compagnies aériennes. C’est très difficile pour elles, quand un certain nombre d’aéroports de destination sont fermés. Air Sénégal avait commencé à ouvrir certaines lignes pour diversifier son offre, puis la pandémie est arrivée … Mais la reprise des vols, comme la relance du tourisme d’affaires et du tourisme de découverte, tout cela rime avec sécurité. Il faut qu’on investisse aussi dans la sécurité. Il faut garantir au client le confort, c’est important. Mais il faut aussi garantir la sécurité, c’est indispensable.

« Les jeunes peuvent réussir au pays, car l’Europe ce n’est plus l’Eldorado »

Que faire pour améliorer la sécurité et l’image du pays ?
Je vous donne un exemple : les touristes qui veulent visiter le centre de Dakar sont très souvent inquiétés par des badauds. Il faudrait trouver une solution. Je suis allé dans des pays où on a su prendre les bonnes mesures. Il faut de la communication et que tout le monde s’y mette. Les chauffeurs de taxi qui veulent tout de suite faire des sous coûte que coûte en gonflant le prix des courses ne rendent pas service au pays… Les gens ne sont pas dupes car, aujourd’hui avec internet, on sait la réalité des prix et ce que ça va coûter. Quand on veut tout de suite faire du profit sur le dos des touristes, ça les fait fuir.

Le Sénégal a – Dieu merci – été épargné jusqu’à présent par le terrorisme, mais en fait-on assez pour garantir la sécurité ?
En matière de sécurité, on n’en fait jamais assez. La sécurité est un point très sensible. Il faut continuer. Je voudrais profiter aussi de cette interview pour mettre en garde notre jeunesse contre les marchands d’illusions. Car, aujourd’hui nous avons un problème avec les jeunes qui veulent aller en Occident. Ils s’en vont, avec d’ailleurs très peu de chances d’arriver. Et quand ils arrivent, ils s’aperçoivent malheureusement que ce n’est pas le paradis comme certains leur ont fait croire. Il faudrait que ces jeunes soient formés. Le Sénégal a besoin de main d’œuvre. Ces jeunes-là, il faudrait les encadrer, mais il faudrait qu’ils acceptent d’être encadrés. C’est un problème de communication. Les gens qui viennent d’Europe avec des « mallettes », c’est-à-dire nos émigrés quand ils rentrent au pays, et qui donnent une autre vision de l’Europe ne rendent pas service. Ils font croire à ces jeunes qu’il faut partir.

Que faire pour que la jeunesse sénégalaise reste au pays ?
Personnellement, j’aurais pu rester en Europe et y faire une belle carrière, mais je m’étais fixé un objectif : devenir directeur d’hôtel au Sénégal, et cet objectif je l’ai atteint depuis longtemps. Il convient donc d’informer tous ces jeunes qu’ils peuvent réussir ici, en restant au pays. Car là-bas ce n’est plus évident. L’Etat a pris des dispositions pour les jeunes, qui peuvent être financés.
Mais pour cela il faudrait qu’ils se bougent et transpirent un peu, qu’ils mettent sur la table un projet fiable. J’en connais dont les projets ont été financés et, aujourd’hui, ils cultivent. Il ne faut pas penser que cultiver c’est honteux. C’est important de cultiver la terre dans un pays en grande partie agricole car l’adage dit : « la terre ne ment pas ». La pêche : essayons de protéger nos eaux et nos ressources halieutiques. Nos jeunes peuvent pêcher.
Il faut communiquer, mettre des spots à la télévision pour faire comprendre aux jeunes qu’ils peuvent réussir ici et qu’on arrête de les gaver avec des films qui leur montrent que, là-bas, c’est le paradis… Quand il faut aller dormir à dix dans une chambre, vous pouvez même avoir des problèmes de santé. En France, si vous avez un studio à 600 €, remerciez le Bon Dieu. Ici avec 25.000 francs CFA (Environ 37 €), ils peuvent avoir une bonne chambre. Nos jeunes pensent qu’aller en Europe, c’est l’Eldorado. Mais ce n’est plus le cas. Il y a de sérieux problèmes en Europe de chômage et de crise économique. Et, avec le Covid19, ça ne va pas – hélas – s’arranger.

Dakar, de notre envoyé spécial Bruno FANUCCHI
www.lafriqueaujourdhui.net

Pour en savoir plus : www.kingfahdpalacehotels.com Entretien exclusif déjà paru sur notre site partenaire : www.africapresse.paris

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