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Guinée : «Peu de raisons d’être optimiste », selon l’Analyste Gilles Yabi (Wathi)

Cette semaine, pour analyser la situation sociopolitique de la Guinée, Guineetime.com a tendu son micro à Gilles Olakounlé Yabi, Analyste politique et économiste basé à Dakar, fondateur du think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest, WATHI. M. Yabi a travaillé pendant sept ans comme analyste politique principal puis comme directeur du Bureau Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group, une organisation internationale non gouvernementale qui œuvre pour la prévention et la résolution des conflits armés, avant de créer WATHI en 2015. M. Yabi connait bien la Guinée pour avoir suivi de près la crise politique en Guinée pour l’International Crisis Group, entre 2006 et 2009, et avoir continué à suivre l’évolution politique de ce pays.

www.guineetime.com : Vous êtes très actif avec WATHI, ce think tank qui est du moins très pertinent dans l’analyse des faits sociologiques et politiques en Afrique.
Gilles Yabi : WATHI est un think tank citoyen sur l’Afrique de l’Ouest. Un think tank, c’est un laboratoire d’idées, un cercle de réflexion, qui a vocation à influencer les décisions de politique publique. WATHI a la particularité d’être un cercle de réflexion ouvert aux idées de tous qui met des connaissances dans de nombreux domaines à la disposition de tous les citoyens des pays de la région ouest-africaine et du continent africain. Notre volonté est de contribuer par la production et la circulation des idées et des savoirs à l’amélioration du bien-être collectif de l’ensemble des citoyens, dans tous les pays de la région. Cet objectif inclut la sécurité, la paix, l’éducation, le progrès économique et social, mais aussi le progrès des libertés. Nous considérons que toutes ces questions sont liées. On ne peut pas par exemple analyser la situation sécuritaire dans les pays de notre région sans faire le lien avec les questions de l’emploi, de l’économie, de valeurs collectives des sociétés. Il est important de réfléchir collectivement aux défis les plus importants pour l’ensemble des pays de la région. C’est dans ce sens aussi que nous nous intéressons à la Guinée. Il faut faire une distinction entre WATHI qui est une association qui a créé une plateforme régionale ouverte à tous les citoyens sous la forme du site internet (www.wathi.org), et les personnes qui expriment leurs points de vue sur cette plateforme à travers des articles. WATHI en tant qu’organisation n’a de position politique partisane dans aucun des pays de la région. Toutes les voix peuvent s’exprimer dès lors qu’elles respectent un certain nombre de principes et de valeurs qui sont importants pour nous et qui tournent autour de la poursuite de l’intérêt général. Les positions que j’exprime sur la Guinée sont donc personnelles. J’ai travaillé sur ce pays pour le compte d’une organisation internationale de prévention des conflits qui est International Crisis Group. J’ai commencé à effectuer des missions régulières dans le pays pendant les dernières années du régime du feu Général Lansana Conté – mort en décembre 2008 au pouvoir, ndlr. J’étais à Conakry lors des grèves générales de 2006 et lors des manifestations violemment réprimées en janvier 2007. J’y ai aussi séjourné régulièrement pendant la période de transition militaire et ai eu l’occasion de faire des missions dans chacune des régions naturelles de ce pays d’une extraordinaire diversité. Je dois dire qu’une décennie après la normalisation politique intervenue avec l’élection du président Alpha Condé et la fin des régimes à dominante militaire, je suis assez chagriné de constater que la Guinée ne soit pas sortie du cercle vicieux de tensions politiques et de violences et  qu’on soit aujourd’hui en 2020 dans une situation de grandes crispations politiques qui se traduisent déjà par un nombre de victimes élevé, très majoritairement des jeunes.

 Quelle observation faites-vous de la situation politique en Guinée endeuillée ces derniers jours par des assassinats de manifestants dont les dossiers ne sont pas encore élucidés ?
La situation est extrêmement préoccupante aujourd’hui et je vois assez peu de raisons d’être optimiste quant aux prochains mois en Guinée. Cette année est censée être celle de l’élection présidentielle, mais également celle des élections législatives qui sont déjà boycottées par les partis importants de l’opposition. Ensuite une année dans laquelle il y a un projet de changement constitutionnel, donc un référendum dont on vient d’apprendre qu’il se tiendra le 2 mars, en même temps que les législatives. On voit difficilement comment ces différents scrutins pourront se tenir dans un contexte apaisé. Il faut déplorer le niveau de violences qu’on observe déjà, notamment les morts de manifestants. Il est important de faire la lumière sur tous ces évènements. Le porte-parole du gouvernement a expliqué récemment les limites liées aux conditions sur le terrain qui rendent difficiles les enquêtes sur les violences meurtrières. Il y a aussi des agents des forces de sécurité qui ont été victimes de violences. Il faut faire la lumière sur tous ces évènements, établir les responsabilités et sanctionner. Au-delà du besoin de transparence et de respect de la mémoire des victimes, il y a nécessité de lutter contre l’impunité dans un pays qui a été marqué trop régulièrement par des violences liées au contexte politique. Il est extrêmement important de donner le signe politique fort que la vie des Guinéens, quels qu’ils soient, quelles que soient leurs affiliations politiques, quelle que soit leur localisation géographique, est précieuse et mérite d’être protégée. Donc toute perte de vie humaine liée à un contexte politique et aux comportements des forces de sécurité doit déclencher une enquête. Il faut faire la lumière sur les évènements passés, mais aussi mettre fin à ce cycle de violences qui peut s’amplifier au cours des prochaines semaines et des prochains mois en Guinée.

 Le chef de l’État Pr Alpha, opposant historique jadis, veut doter la Guinée d’une Constitution en dépit de l’opposition des blocs politiques, des syndicats et de la société civile… Quelle analyse en faites-vous
Mon analyse personnelle consiste à dire premièrement, qu’on est dans une année qui est celle du deuxième et dernier mandat du Président Alpha Condé en vertu de la Constitution en vigueur dans le pays. Et qu’en réalité, on ne voit pas très bien pourquoi est-ce qu’il fallait ajouter un référendum constitutionnel à un calendrier électoral déjà chargé : des législatives reportées à plusieurs reprises et une élection présidentielle. Pourquoi à la toute fin des deux mandats du président Alpha Condé, il y aurait un besoin impératif de changer de constitution ? Il ne s’agit pas d’un projet de révision constitutionnelle, mais d’un remplacement de la constitution actuelle. On ne voit pas bien en quoi cela représenterait une urgence pour qu’au moment où l’on doit se concentrer sur la création des conditions pour des élections législatives et un scrutin présidentiel crédibles, il y ait un projet de changement constitutionnel qui vient totalement polariser l’espace politique et la société. C’est la première observation. La seconde consiste à dire que dans un contexte politique guinéen qui, en réalité, a été toujours marqué par des tensions depuis plusieurs années, avec des élections locales difficilement organisées, de nombreux contentieux post-électoraux, des conditions de révision du fichier électoral contestées, il était évident qu’un projet de changement de constitution ne pouvait qu’aggraver les tensions et créer une crise politique. Dans le contexte guinéen, la polarisation politique s’accompagne, il faut bien le reconnaitre aussi, d’une polarisation ethno-régionale. En tout cas, il y a des éléments qui laissent à le penser, ce n’est pas quelque chose de nouveau. Ce fait est ancien et réel en Guinée comme dans beaucoup de pays africains. Cela veut dire qu’on savait bien qu’un projet politique comme celui-là ne pouvait que créer des conditions de crispations importantes et de délitement non seulement de l’espace politique mais du corps social. Dans ce sens, je considère que ce projet de changement constitutionnel, dans le contexte de la Guinée de 2020, représente en réalité une menace à la paix et à la sécurité du pays et de la région ouest-africaine. Nous avons aussi cette année, je le rappelle, une élection présidentielle qui s’annonce tendue en Côte d’Ivoire et une autre au Burkina Faso dans des conditions de sécurité peu rassurantes. Dernière observation par rapport à la question de la constitution. Il faut évidemment dire qu’un pays peut bien sûr changer de constitution ou réviser une constitution. Ce n’est pas cela la question. La question est : en quoi cela est-il urgent en fin de second mandat et pourquoi engager un changement constitutionnel au moment où l’on doit se concentrer sur l’organisation de l’élection présidentielle ? Au fond, un des arguments évoqués par le camp présidentiel consiste à dire que la constitution de 2010 n’est pas légitime ou démocratique parce qu’elle n’aurait pas été validée par un référendum. Je crois que cet argument est assez faible et très contestable. Parce qu’en réalité, il y a beaucoup de constitutions en Afrique et ailleurs qui sont rédigées à la sortie de crises politiques ou de conflits. Ces constitutions sont d’ailleurs, généralement, plus innovantes, plus progressistes lorsqu’elles sont rédigées par des institutions de transition pour tourner la page de conflits ou de crises, que lorsqu’elles sont portées par un pouvoir en place. L’Afrique du Sud par exemple n’aurait sans doute pas pu se doter d’une constitution très progressiste en dehors du contexte très particulier de la fin de l’apartheid et d’une transition très délicate. Le fait qu’on ait eu des institutions de transition en Guinée qui se soient chargées de rédiger la constitution qui a permis l’élection d’Alpha Condé en 2010, je crois que cela ne nuit pas du tout à la légitimité démocratique de cette constitution. D’ailleurs, si l’on doit contester les institutions de transition, contester la constitution élaborée par ces institutions, on pourrait aussi remettre en cause la légitimité démocratique de l’élection du président actuel en 2010, puisqu’il a été élu sur la base de cette constitution et qu’il a gouverné pendant presque dix ans sur la même base. Je crois que cet argument est assez contestable, même si la constitution actuelle a bien sûr des insuffisances et peut être améliorée, comme toute loi fondamentale. Lorsqu’on met cela en face de la nécessité d’assurer la paix, la sécurité et la cohésion sociale en Guinée, il me semble que ce projet de changement de constitution à neuf ou dix mois d’une élection présidentielle est une assez mauvaise idée.

 Le débat sur le changement constitutionnel est de plus en plus retentissant en Afrique. La volonté des promoteurs fait pourtant créer un climat de conflits dans ces pays. Votre réaction.
Ce n’est pas nouveau. Nous, au niveau de WATHI, nous réfléchissons beaucoup à ces questions institutionnelles, ces questions de gouvernance démocratique. Nous avons formulé beaucoup de propositions sur ce sujet. Il me semble important de ne pas regarder simplement la question des révisions et des changements de constitution notamment pour rester au pouvoir, comme étant le principal problème. Je crois qu’il faut voir cela comme un symptôme davantage que comme une cause des problèmes que nous avons sur le plan politique. A mon avis, c’est le symptôme d’une culture politique qui n’a pas évolué au fil des décennies. Une culture politique qui, en fait, reste assez profondément marquée par la toute-puissance du chef, et par l’acceptation d’une partie assez importante de nos sociétés, de ce principe de la toute-puissance du chef. Ce qui veut dire qu’on a une culture politique qui n’est pas encore vraiment démocratique. Cela est vrai pour les chefs d’Etat généralement au pouvoir. Mais aussi pour beaucoup de leaders de l’opposition dont certains sont arrivés au pouvoir et clairement montré finalement que leur culture politique n’était pas très différente de celle des chefs d’Etat qu’ils avaient combattu auparavant. Je crois qu’il faut interroger notre culture politique, au-delà des souhaits des chefs d’État de rester au pouvoir, interroger également le rôle des entourages, des élites politiques, intellectuelles, parfois religieuses, des leaders d’opinion dont les convictions semblent fort instables et qui apportent trop souvent une caution essentielle à des projets politiques dangereux pour la collectivité nationale. Nous devons savoir exactement quel type de modèle politique nous voulons adopter, non seulement pour les générations actuelles mais surtout pour l’avenir. C’est la question fondamentale. Si l’on ne croit pas au modèle démocratique qui est incompatible avec la culture de la toute-puissance d’un chef, qu’on le dise, qu’on l’assume et qu’on propose un autre modèle politique cohérent. Si l’on croit à un modèle démocratique, qu’on clarifie les principes que l’on considère comme primordiaux, y compris celui de la possibilité de l’alternance politique, et dans ce cas, qu’on organise nos institutions pour que ces principes soient toujours respectés par les acteurs politiques. Le pire signal qu’on puisse donner à une société et en particulier à la jeunesse, c’est de prétendre défendre des principes et d’agir exactement dans le sens contraire à ces principes. Cela pose un problème profond d’ordre éthique.

 Comment faciliter l’alternance dans les pays où une telle volonté est affichée?
Au niveau de WATHI, ce que nous essayons de faire, c’est de susciter et d’alimenter un débat sur la construction de démocraties effectives et utiles pour les populations, et cela suppose de ne pas se limiter aux efforts pour organiser des élections régulières et crédibles, même si celles-ci sont importantes. Les périodes d’élection doivent être des moments privilégiés de débats sur l’état d’un pays, son économie, la santé des populations, l’éducation, la sécurité, l’environnement régional… C’est ce que nous essayons de promouvoir à travers nos publications à l’occasion de toutes les élections présidentielles en Afrique de l’Ouest. C’est ce que nous voudrions faire aussi à l’occasion de l’élection présidentielle en Guinée : susciter des débats sur les questions d’intérêt général au-delà des batailles politiques. La question de l’alternance est importante mais ne devrait pas être le seul enjeu d’une élection. Elle ne se serait en réalité pas posée en l’absence de projet de changement constitutionnel et de doutes persistants sur la crédibilité de l’organisation électorale.

Entretien réalisé Par Amadou Touré

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